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Comme vous avez pu le
lire dans sa biographie, la vie de Morihei Ueshiba fut intimement marquée par le
principe de Kototama.
Depuis sa plus tendre enfance, au cours de laquelle il apprit à chanter les
incantations du
Shingon, jusqu'à sa rencontre avec celui qui devint son guide spirituel et
lui transmit les enseignements Shinto du passé, et le principe de Kototama (Onisaburo
Deguchi), Morihei Ueshiba a toujours "ressenti" profondément en lui l'écho
des sons de Kototama Futomani. Il percevait très intuitivement l'action
sous-jacente de ce principe en toute chose, et c'est à partir du principe de
Kototama qu'il créa l'Aïkido, dont il disait qu'il était l'incarnation de
Kototama, la mise en mouvement du son originel, la danse du Vivant dans la
matière sur la musique des kototama... Morihei affirmait que les sons,
source de Kototama "dirigeaient et harmonisaient toute chose dans
l'univers, unifiant ciel, terre, dieux et humanité". Il disait également :
"Tous
les actes de l'homme révèlent le travail subtil du Kototama.
C'est l'écho des sons qui vous conduiront à une compréhension quand vous vous
examinerez en vérité.
L'Aïkido, plus spécialement, est né à travers l'écho du
son."
Morihei Ueshiba avait une perception des kototama qui s'expliquait par le contexte de sa propre culture. Il avait étudié la science des sons enseignée dans le bouddhisme Shingon et la religion Omoto-kyo, fondée par Onisaburo Deguchi. Ce dernier dit un jour à Morihei :
"Chaque être humain est un autel vivant, un univers en
miniature.
Si vous souhaitez connaître la vérité du ciel et de la terre,
et découvrir l'ultime dessein de la création,
étudiez les dieux (kami) qui se trouvent au fond de vous.
Si vous vous entraînez sincèrement avec un coeur pur,
vous pourrez bientôt entendre les sons qui soutiennent la création"
Après
des années d'étude du principe de kototama, et de
pratique intérieure intensive, Morihei Ueshiba était arrivé à "entendre" les
sons du Vivant, les kototama de toute chose, dans le monde a priori.
Tout son enseignement, dans l'Aikido, avait une immense dimension spirituelle,
et se fondait totalement sur le principe de Kototama. Ses élèves étaient
habitués à le voir s'isoler seul, chaque matin, pour pratiquer Kototama.
De plus, chaque entraînement dans le dojo était toujours précédé par la
modulation par Morihei Ueshiba d'un ou plusieurs kototama.
Sur la photo ci-contre, Morihei Ueshiba fait tournoyer son éventail en spirale de bas en haut, et projette haut et fort un kototama, en une note prolongée, tout en gardant sa main gauche au centre du corps, sur le point où kototama trouve son origine en chaque être humain. De cette pratique, il disait :
"Laissez
les kototama s'infiltrer à l'intérieur de vous,
mettre le feu à votre sang jusqu'à ce que tout votre corps se fige en un
kototama.
Imaginez que vous vous arrondissiez pour former un grand cercle,
prononcez le kototama, et laissez-vous pénétrer de la sensation de l'univers à
l'intérieur de votre propre corps.
Cette pratique est source de Lumière (la Sagesse), de chaleur (la Compassion) et
d'énergie (la Force Véritable)".
Cependant, bien qu'il
ne cessa de parler du principe de Kototama, son étude n'en demeurait pas
moins pour lui une affaire personnelle, et il n'en proposa jamais un
enseignement spécifique :
"Je suis le seul au Japon à pratiquer aujourd'hui de véritables
kototama" avait-il coutume de dire. Il exprimait par là toute sa
conviction dans le fait que, si chaque kototama a son propre pouvoir, il
trouve sa plein expression dans l'harmonie entre sa nature principielle et celle
de celui qui le prononce, dans la voie du coeur.
A ce sujet, on peut
rappeler le conte suivant :
"Une vieille paysanne pieuse, mais sans éducation, consacrait sa vie à
soigner les malades et les indigents. Ses prières, bien que mal prononcées et
grammaticalement incorrectes, avaient un effet apaisant sur tous ceux qui,
malades, se plaçaient sous sa protection. Beaucoup racontaient que ses prières
réussissaient à guérir les maux. Un jour, son fils, qui avait passé de
nombreuses années dans un monastère éloigné et était devenu un formidable
érudit, rendit visite à la vieille femme. Le fils fut affligé de la mauvaise
diction et de la syntaxe déplorable de sa mère, aussi décida-t-il de lui
enseigner la construction correcte des phrases et la prononciation
conventionnelle des prières. Dès que son fils fut reparti vers le monastère, la
vieille femme reprit son oeuvre charitable. Alors qu'elle s'appliquait
consciencieusement à prononcer les mots correctement, elle découvrit bientôt que
ses prières avaient perdu de leurs propriétés curatives. Finalement, elle
retourna à ses anciens chants qui, bien qu'inéléguants, sortaient tout droit du
coeur, et bientôt leurs pouvoirs miraculeux agirent à nouveau pour le plus grand
contentement de tous..."
Kototama
prend sa source dans le coeur, et sa pratique nous y conduit...
A ce sujet, il est intéressant de rappeler que, dans le bouddhisme chinois,
la doctrine ésotérique (dont est issue le Shingon) est appelée la doctrine du
cœur (Tsung-men) et la doctrine exotérique, celle de l'œil (Kiau-men).
En effet, la première émane de l'âme et de l'Esprit alors que la seconde est
l'expression du mental et de l'intellect.
Lorsque Saint-Exupéry disait "L'essentiel est invisible, on ne voit bien bien qu'avec le coeur", c'est ce principe qu'il rappelait...
Si la doctrine
exotérique est appelée ainsi, c'est parce qu'elle est diffusée
intellectuellement au plus grand nombre et ne comporte que des règles
matérielles et des recommandations psychologiques élémentaires.
De son côté, la doctrine ésotérique est transmise d'âme à âme ("I shin den
shin") par le maître aux quelques rares disciples qui par un effort patient
et un engagement total dans la Voie qu'ils suivent, ont peu à peu montré qu'ils
étaient capables d'entendre la "voix du coeur"...
Il est important de
rappeler que, pendant toute sa vie d'instructeur, Morihei Ueshiba a été vénéré
pour sa puissance : mais combien l'ont aimé pour sa seule sagesse ? Ses
meilleurs uchideshis (disciples proches) ont admis qu'ils ne prenaient
pas au sérieux ce qu'il enseignait à propos de l'union de l'homme et de
l'univers ou de l'existence des Kamis, et lorsque Morihei entonnait les sons de
vie du Kototama, quelques-uns souriaient sous cape. Il en est ainsi de
tous les sages et bien avant que la lumière n'éclaire nos mentalités infantiles,
ces grandes âmes ont payé très cher l'incrédulité des masses...
Le Maître Jésus disait "Il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus..." Cette
phrase n'est pas le reflet d'un "élitisme" ou d'un choix fait par les maîtres de
ne point révéler les "secrets" : ce sont les disciples qui "s'élisent"
eux-mêmes, en voyant avec la tête, ou avec le coeur, l'enseignement qui leur est
transmis...
Au Japon, ces deux
expressions de la connaissance étaient parties intégrante du Taoïsme, du
Shintoïsme et du Bouddhisme. Dans ce dernier système, la doctrine exotérique
était plutôt l'expression des six sectes bouddhistes de Nara (bouddhisme
Hinayana teinté de Mahayana), alors que l'ésotérisme était représenté par deux
écoles : le Tendai shû et surtout le Shingon shû, considéré au
Japon comme le véhicule tantrique le plus élevé et le plus pur qui soit. Le
Bouddhisme ésotérique est appelé en japonais Mikkyo, et c'est ce
Mikkyo qui a été introduit dans les techniques mentales et spirituelles de
l'Aikido.
D'une manière générale, ce qui est exotérique est considéré comme théorique (kengyo)
et ce qui est ésotérique (mikkyo) en est l'application pratique : la
théorie, en effet, peut être transmise uniquement par la parole, ou par écrit,
tandis que la pratique nécessite la relation directe "coeur à coeur" du Maître
au disciple...
Toute la vie de
Morihei Ueshiba a été centrée sur la recherche de la Vérité via le Mikkyo,
seul sentier à pouvoir lui offrir la réalisation de ses idéaux les plus élevés.
C'est ainsi qu'il s'adonna à l'ascétisme extrême des shugenjas de Nachi
et du mont Kurama, qu'il étudia le Shingon et qu'il s'adonna aux
pratiques très ésotériques de l'Omoto-kyo sous la supervision de son
instructeur, le révérend Onisaburo Deguchi. Une partie du Mikkyo pratiqué
par le maître concernait le principe de Kototama, tel que transmis
par le révérend Deguchi. Cette œuvre, d'une grande profondeur par rapport aux
Kamis et aux moyens de coopérer à leur dessein, a illuminé la vision et
l'inspiration de l'Esprit de O Sensei, et forcément de son Aïkido, lequel n'est
nullement une synthèse des écoles de Bujutsu qu'il étudia et pratiqua,
mais l'expression libérée de son Esprit.
Au sujet de la différence entre transmission exotérique et transmission ésotérique, Nakazono Sensei, maître d'Aikido et transmetteur du principe de Kototama en occident, rapporte une anecdote intéressante :
" Ueshiba Sensei et Ogasawara Sensei se sont rencontrés en 1959. Sensei Ueshiba, qui était l'aîné de vingt ans, fut très heureux de rencontrer un autre pratiquant de Kototama. Il dit à celui qui devint mon maître qu'il ne pouvait lui-même étudier ou enseigner la théorie du principe de vie : sa pratique de Kototama passait par l'Aikido. Mais il dit à Ogasawara Senseï que lui pouvait et devrait prendre la responsabilité pour ce côté de la transmission du principe."
Cet épisode est remarquable,
dans la mesure où il indique très clairement qu'Ueshiba Sensei ne transmettait,
dans le domaine du Kototama, que l'enseignement ésotérique, celui qui est
nommé par les Gardiens du Son, la "Clé du Vivant", tandis qu'il demanda ce jour
là à Ogasawara Sensei de bien vouloir prendre en charge la transmission de
l'enseignement exotérique, nommé par les Gardiens du Son, la "Clé du Savant"...
O Sensei disait de son art : "L'aïkido est une méthode de fusion avec Kototama, l'esprit de l'univers."
Par cela, il signifiait clairement qu'il n'envisageait l'intégration du principe
de Kototama que sous la forme d'une union intime de l'être, et non comme
la compréhension de concepts aussi élaborés soit-ils.
En Kototama, il ne s'agit pas "de faire" des sons, il s'agit "d'être" le son du Vivant qui s'exprime à travers nous... Morihei Ueshiba a incarné le principe de Kototama tout au long de sa vie, laissant au monde, avec l'Aikido, une voie permettant de l'incarner par le mouvement...
Puisse O Sensei, le Grand Enseignant, en être remercié !

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